Le temps se contracte quand je découvre son corps inerte, l’œil entre-ouvert qui me fixe. Je lui parle, ne comprenant pas qu'il me regarde sans rien dire, mais la position de son corps est anormale. Ce grand corps ne peut avoir pareille souplesse. Je le secoue, espérant un réveil, en vain. Mon ami n'est plus.
Cet homme entier était une crème d'homme, ses amitiés sincères, son cœur gros ça comme. Les serments avaient valeur ultime mais pour la vulgarité, c'était interdiction de cité, son hospitalité était un préalable social, chacun était à l'aise en sa présence car il était d'une bonté infinie. L'univers qu'il avait créé constituait un micro-climat dans cette campagne recluse. Il n'avait pas d'inimitié car sa profonde spiritualité désavouait le conflit. Les envieux étaient ses principales connaissances locales mais n'étaient jamais devenus ses amis.
Que penserait-il de ce qu'il se passe aujourd'hui ?
Habib, je dois vous parler ! intime madame.
Mais que me veut-elle encore ? il était convenu qu'on essaierait de bien se tenir pendant le deuil.
Sous des allures urbaines, elle est comme l'essence enflammée qui aspire l'oxygène. Son pas décidé et court prévient de son humeur. Elle a ce mouvement volontaire des épaules rythmant sa démarche comme pour s'encourager, manière de prévenir son interlocuteur.
- savez-vous où se trouve le livre du bureau ?
- quel livre, madame ?
- celui que le fils de ma cousine a pris en photo lors de son inventaire. Il était sur cette pile.
- je vérifierai si je l'ai peut-être emporté car le déménagement précipité a suscité tant de changements que ça pourrait bien être dans mes affaires.
- Bien, je compte sur vous pour me le retrouver.
Sa suspicion soudaine éveille la mienne, vingt-six années passées avec Patrick et toujours pas de respect. Elle n'aura pas tardé à entrer dans notre intimité avec cette gourmandise coupable du curé dépiautant sa carcasse de poulet. Tous les documents, reliques et souvenirs inclus dans l'espace dont elle est à présent gestionnaire sont passés sous sa coupe. Y compris les miens. Le passage du chagrin à une triste réalité fut bref.
Notre vie bohème et inspirée n'était que provocation et débauche comparée à sa norme. Les concerts, entreprises éditoriales et musicales, les manifestations culturelles… tout cela n'était pas digne du destin qu'elle lui réservait. L'entreprise était un gouffre et les Danaïdes y avaient fait leur tonneau
Elle est la seule à feindre d'ignorer que son fils vivait en couple avec un autre garçon. Que leur relation était autant charnelle qu'amoureuse mais… peu lui importe, elle se débarrassera de moi comme elle le fit des meubles, des murs, du cheval, des oies, des chats… de toute trace du passage de son fils.
Dès qu'elle apparaissait, une chape de plomb s'abattait sur la maison, elle prenait la barre et ne la lâchait qu'une fois reconduite à la gare. Il la suivait, obéissant, sans jamais la contredire, aimant sa mère, il ne voulait pas qu'elle fît une jaunisse de la moindre contrariété là où son caractère slave ne voyait que fatalité et son amour filiale une obligation irréductible. Ses confidences étaient aussi rares que précieuses, il était sur le point de réaliser son rêve musical, l'esprit flottant au dessus des contingences, malgré les remontrances d'une mère toujours inquiète. Il l'aura subie, il m'aura choisi, ça doit faire mal à l'ego d'une mère castratrice.
Patrick est décédé, son corps repose depuis la veille dans la chambre où il fit son ultime malaise.
La noria des lèche-culs chante sa mélopée.
Madame le maire du village sera une des premières personnes à prêter assistance à madame sa mère, se proposant d'emblée de racheter le château comme si l'urgence était de l'en débarrasser alors qu'il repose encore à l'étage ; elle en profitera pour instiller son fiel dans l'âme d'une mère désemparée. Le vétérinaire se portera acquéreur de son ordinateur, afin de mieux connaître le défunt par son intimité posthume. Il sera l'objet d'une description quand j'aurai fini de planter le décor.
L'imprimeur offrira ses services jusqu'au bout, par fidélité obtuse, jusqu'à verrouiller le château d'une ceinture de panneaux de bois cloués de l'intérieur. On pensera à un Vauban des prisons.
L'esprit de Patrick les aura tous abandonnés, désormais orphelins de sa grâce, ils reprendront vite le chemin du matérialisme sublimé par un réalisme cynique et cette soif de reconnaissance pour un défunt désormais inoffensif avec sa mère à satisfaire.
Lundi 14 mai, Bertrand Delanoë a rendu hommage à la mémoire de Patrick à l'Hôtel de Ville de Paris.
Arrivé tôt, le chef du protocole m'accueille dans la cour d'honneur et me fait la confidence du ministère régalien qui attend le maire de Paris. Il me demande comment se passe le deuil et je ne peux m'empêcher de lui narrer les mésaventures locales. Delanoë se tournera vers moi exclusivement quand il présentera ses condoléances à la famille.